Les Demoiselles de Bruxelles
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Le jour où j’ai cessé d’être féministe (ou le syndrôme de Blanche-Neige)

Par Valerie le 26 Août 2014 dans Humeurs

Cette fois-ci, c »est décidé: à la place de m »insurger contre les règles du jeu, je vais apprendre à y jouer. 

martine

Tout remonte à un lunch il y a quelques semaines avec une de mes amies les plus proches, que j’admire pour des tas de raisons, dont son intelligence et sa lucidité. On discutait de la difficulté d’être femme et ambitieuse et de tous les coups que l’on se prend lors de notre parcours parce que l’on ne “reste pas à notre place”. J’étais partie dans un litanie sur le plafond de verre, les doubles standards et l’injustice de tout cela. Et je m’attendais à un peu de soutien, sauf que j’ai eu droit à “Oui, en effet, mais c’est toi qui a tout faux, tu n’y arriveras jamais comme ça”. C’est là qu’on a discuté du syndrôme de Blanche-Neige.

Oui, les femmes sont traitées différemment dans le monde de l’entreprise. Mis à part une exception notable dans mon parcours, où j’ai eu la chance de travailler pour des personnes vraiment intelligentes, il y a toujours eu des différences. Surtout dans des business models concentrés exclusivement sur les femmes (et j’ai freelancé à beaucoup d’endroits) où on me demande de faire la vaisselle et le café quand il n’y a que des hommes dans l’assemblée, où “me demander mon avis” équivaut à ne vouloir entendre que des louanges, où je suis plus écoutée en tant que maman qu’en tant qu’employée/freelance, où s’exprimer “comme un homme” (a savoir dire ce qu’on pense clairement et sans 1001 détours) me valait de ne pas être écoutée.

La société a évolué à toute vitesse. Si je compare ma situation avec celle de ma mère et ma grand-mère, je ne peux qu’être admirative du chemin parcouru par les hommes vers l’égalité. Vraiment. Je vote, je gagne ma vie, je ne suis même plus jugée négativement en tant que maman célibataire. Il y a 100 ans, j’aurais pu jouer dans les Misérables et en 2013, je profite d’une liberté qu’aucune autre génération de femmes n’a connu avant moi.

Sauf que. Il n’y a toujours pas d’égalité. De grands progrès ne veut pas dire que l’on est traitées pareil. Salaires, possibilités de carrière, horaires, responsabilités familiales, on est loin de l’égalité. Mais, même si cela me ronge, j’ai compris que cela ne servait à rien de se battre au quotidien pour obtenir le même respect, le même statut.

Hate the game, don’t hate the player.

Ce que cette amie m’expliquait avoir compris il y a longtemps, c’est qu’il faut être réaliste: ce n’est pas égalitaire et cela ne le sera peut-être jamais. On peut perdre nos forces (et nos jobs) à force de se battre. Ou on peut la jouer “Blanche-Neige”.

On en connait toutes, ces femmes qui ont compris qu’il fallait utiliser le jeu et non récriminer contre son réglement. Celles qui “tortillent du c..” (pour reprendre une expression maintes fois entendue), celles qui brossent dans le sens du poil, celles qui jouent les gentilles soumises, beste online casino celles qui vont toujours donner raison, celles qui vont proposer d’elles-mêmes de faire le café et de tout nettoyer en cuisine après, celles qui acceptent de faire croire que leur idée géniale est celle de leur boss et qui vont aller jusqu’à le féliciter pour cette initiative, celles qui dirigent une équipe mais vont tout de même finir leurs mails par “Qu’en penses-tu?” plutôt que “Voici ce qu’il faut faire”, celles qui vont blâmer leurs hormones et leurs “émotions de femme” pour justifier une prise de position qui n’aura pas été appréciée, celles qui vont fondre en larmes pour éviter une situation difficile. Celles qui ont l’air de s’être résignées et de trouver normal de ne jamais être reconnues pour leur travail. Celles qui ont l’air d’une princesse Disney en péril tellement sans défense qu’elle a peur des arbres en forêt et ira croquer dans une pomme empoisonnée sans se poser de question afin d’être sauvée par un chevalier blanc en armure. Les pauvres petites gentilles innocentes en attente d’être sauvées par ces hommes forts et tellement plus malins.

Mais ce sont aussi celles qui ont appris à faire passer leur idée en douce, à force que formules diplomatiques;  celles qui mine de rien vont proposer leur idée sous 15 formes différentes et innocentes jusqu’à ce qu’une soit prise; celles qui utilisent le compliment sous forme de manipulation;  celles qui ne se permettent jamais de dire ce qu’elles pensent sans avoir travaillé une formulation innocente sous tout rapport car elles savent qu’autrement ce ne sera pas suivi, même si elles sont directrices ou manager; celles pour qui jouer la victime est leur plus grande force.

On ne verra jamais un livre ou un article sur “Femmes: comment avancer au boulot” qui prendra en compte les 1001 précautions qu’elles prennent au quotidien pour gérer leur carrière sans s’attirer la désapprobation de ces collègues/patrons masculins qui ont hérité (parfois sans s’en rendre compte) des préjugés sexistes sociaux du siècle passé. Ce n’est pas politiquement correct. Ce n’est pas féministe. Ce n’est pas valorisant.  C’est tabou. (Je me demande d’ailleurs combien de temps il faudra pour me prendre des insultes sur le web suite à ce post). Mais ça marche. Ca marche tellement bien que c’en est affligeant, pour les femmes et pour les hommes.

Alors voilà, de tout ceci, j’ai compris que me battre de front pour ce que j’estime être mes droits ne sert à rien. Je me fais traiter de “sale féministe”, de “chienne de garde”, on dit que j’exagère, que je joue avec le feu, qu’un poste, ça se perd… Le message est bien passé, je vais essayer de me taire. Et j’apprendrai à ma fille à vouloir cette égalité mais à se préparer pour le statu quo.

Au point de la jouer Blanche-Neige? Je ne crois pas. Enfin, je dis ça, mais c’est surtout qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne pense pas en être capable. Parfois, j’aimerais bien y arriver tellement cela fonctionne, mais les seules fois où j’ai essayé, j’ai eu l’impression de me perdre totalement. Me taire sera mon effort, ma princesse Disney à moi: plus Ariel que Blanche-Neige.

Sur ce, je retourne à mes vernis et mes fards à paupières…

PS: à tous ceux qui vont me dire “tous les hommes ne sont pas comme ça”, je dis déjà qu’ils ont raison. C’est vrai. Et le fait d’avoir travaillé dans le lifestyle ou les médias est probablement un facteur car j’espère que ce n’est pas le cas partout. Mais c’est le cas encore trop souvent, par contre.  

 

Valérie

3 commentaires

  • Victoire

    Très bonne réflexion, mais je ne pense pas que féminisme et « jouer Blanche-Neige » soient incompatibles. Être féministe ne signifie pas « faire l’homme », ni livrer une guerre contre les hommes et les structures machistes. Ne penses-tu pas qu’il y ait moyen de s’affirmer et de faire bouger les choses tout en restant sympa et féminine?

    • Valerie

      Bonjour! J’espère en effet qu’il y a une voie médiane. Ce que je dénonce, c’est par contre l’amalgame féminine/victime sans défense. Et je ne pense pas que donner son opinion soit obligatoirement le contraire d' »être sympa ». Ou en tout cas, cela ne devrait pas l’être.

  • mespetitso

    Hello, je découvre ton blog et ton article ce soir ! Cela me parle beaucoup car je suis de plus en plus convaincue qu’effectivement cette égalité, à laquelle j’avais pourtant naïvement cru, n’existe pas encore. Le chemin parcouru est effectivement impressionnant mais n’est pas terminé, et malheureusement est trop convaincue de tout ça, et l’assumer haut et fort n’amène pas que des bonnes choses… Je l’ai pour ma part beaucoup vécu lors de mes 2 grossesses dans le monde du travail. Ces avancées incroyables liées aux droits de la femme enceinte (absences pour rdv médicaux, congé parental, etc.), on y a totalement droit et pourtant celles qui mettent des pincettes, qui comme tu dis brossent dans le sens du poil pour demander délicatement ces choses s’en sortent mieux alors qu’il n’y aurait en principe pas de raison pour ne pas oser assumer tout ça… Le chemin est encore long!

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