Les Demoiselles de Bruxelles
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Les femmes et l’homme sont là

Par Marie le 08 Mar 2015 dans Culture, Humeurs

 

 

Les femmes

Je rentre en pestant chez Sony.

Merde, merde, mille fois merde, je suis en retard pour l’interview. Et bien en retard. « Comme toutes les femmes » me diront certains.
Wé. Bravo le cliché.
Comme j’ai décidé d’axer cette discussion sur le féminisme, ça m’amuse moyen, voyez.

Mais mon stress retombe vite, Marie Warnant et Akro sont là, patients, souriants et cool. On se salue, ils bougent un fauteuil pour rendre l’espace plus « cosy », on s’installe… Dehors la circulation se calme, il y a des bruits de mômes qui jouent, un peu de musique et un soleil qui se taille en douce… La conversation va s’engager, et elle va être plus qu’intéressante.

J’ai écouté la chanson « Les femmes sont là » en boucle. Très fun au premier abord, cette chanson commence par un clin d’œil à l’adolescence de la génération X : quelques notes de Kazero (je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans… air connu). Pour moi qui chantait ce morceau à tue-tête et le plus vite possible (oui, on faisait des concours, avec mon frère), c’est étonnant. Pourquoi ce choix ?

Akro m’explique qu’il voulait commencer cette chanson en forme de clin d’œil. Il voulait opposer le côté plus léger des années 80 avec le thème plus engagé et sérieux de la chanson. Créer un décalage.
De fait, le décalage est là, en plein. Et pas seulement à cause de ce petit air qui rappelle Kazero, mais aussi grâce au côté très enjoué du reste de la musique. Pourtant, quand on écoute les paroles, elles ne sont pas des masses enjouées, elles. Le sujet est même plutôt lourd.
Au second abord, la chanson est effectivement nettement moins fun.
Elle parle de ces hommes qui n’assument pas, de ces femmes qui se battent en vrais soldats pour assurer derrière, de celles qui ne se laissent pas mener par le bout du nez…
Elle serait pas un p’tit peu féministe, c’te chanson, dites ?
Akro sourit « non, ma chanson n’est pas vraiment féministe. Elle vient d’une constatation, elle est dédiée à une femme qui a élevé ses 4 enfants seule et qui a tout sacrifié pour eux. Après, en regardant autour de moi, je me suis rendu compte qu’elle était loin d’être la seule, alors j’ai voulu en parler. Moi, je suis père, mais je serais incapable de faire ce qu’elle a fait. »

Mais justement, à propos de féminisme, de nombreuses voix s’élèvent, surtout chez les plus jeunes, qui disent ne plus en avoir besoin, qui se revendiquent même non-féministes, comme si c’était un gros mot. Dites, c’est ringard, le féminisme ?
Akro : « Non ! Mais ici, on ne le voit plus comme un combat, mais comme un acquis. Beaucoup de filles plus jeunes sont élevées en ‘petites princesses’ et ne se rendent pas compte de la réalité autour d’elles -comme les différences de salaire,…- et, même, de la situation des femmes ailleurs dans le monde. Mais non, ce n’est pas ringard du tout. »
Marie : « Je pense que c’est quelque chose qui n’est pas sexy pour les filles nées dans les années 80, c’est trop ‘combattant’ pour les plus jeunes. Pourtant c’est un combat qui doit exister ici, en Afrique, en Inde,… ! Mais peut-être que la façon d’aborder ce sujet est, elle, ringarde ? »

Du coup, une question me brûle les lèvres… J’me lance. Et vous, êtes-vous féministes ? Akro, penses-tu qu’un homme puisse être féministe ?
Akro répond du tac au tac : « Bien sûr qu’un homme peut être féministe ! Mais l’homme, de par sa nature, ne va pas être un leader féministe, créer des associations, être dans la rue avec des pancartes, je pense qu’il le vivra au jour le jour dans son comportement vis à vis des femmes et des autres hommes en leur disant ‘Ecoute, ça, je ne peux pas tolérer’ par exemple. Donc je vois plus ce comportement dans le cadre de la vie quotidienne. Moi, je ne dirais pas que je suis « féministe » au sens propre, je suis pour un équilibre naturel et normal dans la vie, pour une égalité entre l’homme et la femme comme pour une égalité entre tous les êtres humains. L’être humain ne fait qu’un, qu’il soit hétéro, homosexuel, quel que soit son statut, quelle que soit sa couleur. Je me définis comme humaniste. »
Marie enchaîne : « Moi j’aime pas ce « iste » dans féministe. C’est une cause qui devrait être un droit et, là, on est dans quelque chose qui est de l’ordre du combat. Et à l’heure actuelle, dans notre société, on doit se battre, on doit combattre pour la place de la femme. Mais en même temps, on est différents et de ces différences naissent des choses riches. On parle de soldats dans cette chanson et, justement, on ne doit pas tous se transformer en petits soldats, faire des choses identiques, ce n’est pas intéressant. Moi je dirais la même chose qu’Akro, je suis humaniste et j’aime qu’on puisse reconnaître les différences entre un homme et une femme. On pourrait dire que je suis « complémentariste ». Je suis pour l’égalité en droits, on est égaux en termes de droits de l’Homme, mais j’aime cette idée de complémentarité. Que ce soit l’homme qui travaille et la femme qui reste à la maison ou la femme qui travaille et que l’homme soit à la maison, c’est pareil. Mais qu’on reconnaisse qu’on est différents est une force, aussi. Je suis pour quelque chose d’égalitaire, de partage, de fusion, de complémentarité… »

Et justement, cette égalité, cette complémentarité, est-ce que notre génération ne l’atteint pas plus aujourd’hui ? Y a-t-il une évolution à ce sujet ?
Marie continue :  » Déjà nos pères ne mettaient pas un lange, c’était une autre génération. Maintenant c’est une fierté de donner le premier biberon, d’être là pour le premier caca du bébé, la génération a changé. »
Akro rebondit : » Dans les années 50-60, on ne laissait même pas les hommes assister à l’accouchement, aujourd’hui, on leur laisse plus prendre leur place. C’est un vrai bonheur, mais pour certains, c’est aussi compliqué, c’est un stress, il y a des mécanismes qu’on n’a pas. Avec ma fille, il y a des fois, j’étais désemparé. Après l’accouchement, je peux te dire qu’en tant que mec, tu te sens juste bon à aller au night shop et te chercher des trucs. Et après, tu reçois des coups de coude, et c’est à ton tour de descendre faire le biberon car elle, elle a allaité pendant 9 mois et que c’est à toi de prendre le relais, la nuit. Et tu le fais…. »
Marie sourit : « Tu sais, les mères aussi, elles se sentent désemparées parfois… » J’acquiesce.
Akro reprend et répond à la question initiale : « En tous cas, pour les pères, j’ai quand même vu pas mal de losers qui laissaient leur femme tout faire ou qui se barraient… »
Marie n’a pas le même point de vue : « Mais la génération a quand même changé, par rapport aux années 80, à l’époque Kazero, il y a des mecs qui prennent des pauses carrière, qui ont envie de voir leur enfant, grandir, marcher, parler… Chez nous, je trouve que ça a changé… Même si, des cons, oui, y’en aura toujours partout ! »

La discussion revient sur la chanson, Akro explique qu’elle a été bien reçue, qu’il y a eu des bonnes réactions côté masculin, il ne pensait pas qu’il y aurait eu autant de mecs acquis à la cause aussi vite.
Pour Marie, le fait qu’Akro mette les femmes à l’honneur dans sa chanson, le met lui à l’honneur. C’est un homme qui comprend les femmes. Et puis, continue-t-elle, on met les femmes à l’honneur, mais aussi les hommes qui aiment les hommes à l’honneur. Cette chanson parle surtout de respect de l’autre.
« Il n’y a pas de leçon à donner avec cette chanson, Akro ne donne pas de leçon aux gens, il constate. C’est un point de vue d’un homme par rapport à une situation de la femme dans le monde. »

Akro acquiesce : « C’est ce que j’ai dit, pour moi, c’est un clin d’œil à quelqu’un qui a sacrifié presque toute sa vie parce que l’homme a fait défaut. Ca m’a touché. Ce n’est pas la seule femme qui mène ce combat et c’est un combat qu’on ne voit pas. Parce que c’est au jour le jour, parce que c’est dans sa petite cuisine, dans son quotidien, c’est dans des tâches ingrates pour pouvoir boucler le mois, avec parfois deux boulots. Ce sont ces femmes-là que je mets à l’honneur. Et comme je voulais créer une rencontre avec Marie, quoi de plus cool que de faire quelque chose qui parle aux femmes. Car justement, Marie a un réseau très féminin, dans tout ce qui est mode, sa vie sociale,… Moi, c’est pas du tout mon réseau à la base… »
Je ne peux m’empêcher de glisser : « Vous êtes complémentaires ! »
Marie rit : « Et en même temps, je suis beaucoup plus masculine qu’Akro dans mes sorties, dans ma vie nocturne… Oui, on est complémentaires ! »
« Mais ce qui nous lie, c’est la passion qu’on met dans notre boulot, Marie, c’est une guerrière, une artisane, elle fait son truc, comme un gars du hip-hop le fait aussi. Il y a cet aspect qui nous réunit, on fait vraiment notre musique avec nos tripes, par passion et par amour. »

Et il n’y a pas que la musique qu’ils font par passion. Je me rends compte que toute cette discussion ne parlait que de cela : de passion. De l’homme pour la femme, de la femme pour l’homme, de cette envie de se comprendre, de se rejoindre, de fusionner mais aussi de se compléter comme le dit si bien Marie.

De la passion de pouvoir être soi-même, sans carcan, sans devoir suivre un stéréotype. Et de choisir son complémentaire.

« On a dit tout ça sur une chanson de 3 minutes 40 ??!! » Marie pouffe de rire.

J’ai envie de lui dire qu’avec eux, j’ai l’impression qu’on aurait pu encore en discuter des heures tellement le débat était fluide et enrichissant…

Je suis dehors, je respire l’air de la ville.
Le soleil a finalement décidé de se tailler pour de bon.
Je vais être en retard chez moi.

Mais je m’en fiche.
Je suis toujours en retard, mon complémentaire le sait.
Il râle, mais il m’accepte telle que je suis.
Je souris… Pour finir, heureusement que les hommes sont là…

Les femmes sont là

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