Les Demoiselles de Bruxelles
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Mes romans anti-déprime

Par An So le 11 Août 2014 dans Livres

Bien sûr les livres qui vous promettent le bonheur en boîte sont légion, mais rappellent toujours (c’est leur devoir de sérieux) qu’il n’est pas aisé de ressentir la plénitude béate sans quelques entraînements et une certaine temporalité. Mais on ne les ouvre jamais quand ça va, évidemment, ils restent dans une pile jusqu’au jour où. Et quand ce jour arrive, on n’a pas toujours la force, justement, de remuer la bile pour en sortir le suc salvateur.  

 

C’est là qu’intervient le roman anti-déprime. C’est la petite pilule magique qui ne demande pas d’effort, qui n’a pas nécessairement d’effets sur le long terme mais se savoure comme une bonne part de gâteau, la culpabilité en moins.   Ces livres pourraient aussi entrer dans la catégorie « anti-courant des romans français contemporains », de plus en plus nombrilistes et éhontément autobiographiques. Que des auteurs plus ou moins talentueux ressentent le besoin d’écrire un ouvrage à vocation thérapeutique est une chose, qu’ils nous l’imposent en est une autre.

Mais voilà, un titre accrocheur, une écriture fluide et une histoire qui nous interpelle au niveau du vécu, ou simplement une curiosité malsaine pour la vie privée des auteurs connus, (la même qui ne manque jamais d’attirer ce regard qu’on laisse négligemment traîner sur les couvertures de la presse people dans les librairies, la même encore qui nous attire irrésistiblement vers les dégâts d’un accident -alors qu’on vient de râler sur les automobilistes qui, faisant de même, génèrent des embouteillages kilométriques-), et nous voilà entré dans une déprime d’autant plus morbide qu’elle demeure indéfinissable. Ils ne sont pas sombres nécessairement, mais ils ne sont pas lumineux non plus.

Bien sûr on pourrait se diriger vers les livres–films, ceux qui ressemblent davantage à des scénarios de comédies romantiques, en optant pour les Levy et les Musso, mais c’est comme des confiseries industrielles, vite avalées, dont l’univers peut vous habiter un moment, mais sans apporter cette saveur particulière, pluri-sensorielle, de la pâtisserie maison.   Il y a aussi les livres du type d’Anna Gavalda, ou Odette Toulemonde d’EE Schmitt, mais ils sont pervers, ils prétendent la légèreté alors qu’ils évoquent des thèmes comme la solitude ou la faiblesse de l’adultère, ce qui, insidieusement mais sûrement, nous enferme dans leur atmosphère perverse parce qu’elle révèle nos propres peurs sans avoir l’air d’y toucher.   Mieux vaut alors l’impertinence, l’écriture aiguisée qui titille le plaisir coupable de la satisfaction qui provient directement de l’équation savante bonheur-malheur qu’on opère lorsqu’on constate, soulagé, que c’est l’appartement du voisin qui flambe et pas le nôtre. 

Heureux les Heureux de Yasmina Reza

Le titre trompeur « Heureux les heureux » de Yasmina Reza, fait partie de cette excellente littérature, amusante et redoutable à la fois. Ces nouvelles offrent des personnages terriblement vivants parce qu’ils pourraient être votre oncle, votre cousine, votre meilleure amie…à la différence près que là vous êtes dans leur tête. Plus besoin des neurones miroirs. Le bonheur arrive parfois là on l’on ne s’y attend pas et ne goûte pas nécessairement la guimauve. On vous aura prévenu.

 

 

 

 

 

 

 

Dans une autre veine, j’apprécie cette mouvance à la Amélie Poulain, la mièvrerie en moins. Les livres qui encensent les petites actions du quotidien, celles qu’on fait de bon cœur sans nécessairement y penser, mais qui changent tout. Parce qu’ils nous offrent ce qu’on possédait durant l’enfance et qu’on casino passe sa vie à tenter de retrouver (les courageux qui s’essayent à la méditation notamment) : la fraîcheur d’un œil neuf sur ce qu’on a l’habitude de regarder, sentir, ressentir et respirer chaque jour. L « L’Elégance du Hérisson » de Muriel Barbery doit probablement partiellement son succès à cette essence. Lorsque Paloma (l’adolescence super-intelligente et délicieusement cynique pour ceux qui ne l’ont pas encore lu) explique la subtile nuance difficilement perceptible entre le mouvement vers plein d’anticipation et ce même mouvement lorsqu’il en est dénué, générant « des moments compacts où (on devient) son propre mouvement sans avoir besoin de se fragmenter en se dirigeant vers »*, elle fait en réalité l’apologie de l’instant qui se déroule sous nos yeux par cette délicieuse métaphore.   Et c’est ainsi, en laissant couler distraitement sur ces pages notre cerveau engourdi par les idées noires, que l’on retrouve le goût des choses (vous savez quand vous vous raisonnez en vous disant que dépenser votre argent ne vous apportera pas cette satisfaction-là. Eh bien, vous avez raison).   Il y a mille façons d’apprivoiser ce livre : par son contenu strict, par son histoire, par ses élans philosophiques, mais aussi par son appel permanent aux sens du lecteur, via  son évocation de la beauté notamment. Ce livre a imprégné radicalement mon imagination et ma façon de percevoir la décoration des gens par exemple. Je voudrais moi aussi pouvoir laisser délicatement glisser des portes cloisonnées en bois d’essences rares rapportées par ce mystérieux voisin japonais, profiter de la simplicité toute en élégance de son appartement…

 

 

La liste de mes envies Un autre livre, plus léger mais de la même veine est « La Liste de mes envies » de Grégoire Delacourt. Appel muet à la mise au point de sa vie, non pas par des exercices psychologiques complexes que nous biaisons tous par notre mauvaise foi mais simplement par l’évocation du banal qui compte vraiment.   Et le banal, c’est aussi ces petites choses qu’on remet toujours au lendemain. Parce que parfois la procrastination a du bon : elle donne un sens à la vie. Quand on a quelque chose à faire le lendemain, c’est qu’on est encore vivant (et c’est délicieux de plaindre ces stars qui ont tout tout de suite, les pauvres).

 

 

 

 

 

 

 

Le Médecin de Cordoue - Herbert Le Porrier Cette anecdote m’a fait penser à un  détail du Médecin de Cordoue d’Herbert Le Porrier, lorsqu’il parle de cette dalle qui brinqueballe depuis des années. Il passe dessus chaque jour, se rappelle une microseconde qu’il faudrait la remettre en place, avant que cette pensée fugace ne le quitte, jusqu’à la prochaine fois.   On a tous notre petite dalle à nous, que quelque chose d’irrationnel nous empêche de fixer, cette petite aspérité qui fait le sel de l’existence, parce qu’elle nous donne quelque chose à accomplir, nous assure un lendemain, et aussi parce que la perfection, c’est ennuyeux.   Ces livres devraient être remboursés par la mutuelle. Parce qu’ils mettent en évidence, distraitement, ces menus plaisirs, pour qu’on les aperçoivent avant de les avoir perdus. Une mise en bouche de l’essentiel en somme.

 

 

 

 

Anne-Sophie Dekeyser

* Journal du mouvement du monde 1, pp. 37 -43 de l’édition de poche Folio

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